La piété familiale en Nouvelle-France

Ce texte, provenant du livre Chez nos Ancêtres du Chanoine Groulx, décrit la famille canadienne à l’époque de la Nouvelle-France, qui était remarquable par sa piété. Inspirons-nous d’elle, qui nous est un si beau modèle.

Un catholicisme vivant, fait de franchise, d’ardeur simple, de fortes habitudes de moralité, se perpétue dans les familles et leur ajoute un caractère bien particulier, un cachet de noblesse supérieure. Souvent, dans les temps primitifs, quand la chapelle n’était pas bâtie, quand le prêtre ne passait que tous les trois ou quatre mois, chaque foyer a été une petite église où se célébrait la messe blanche. Le dimanche, le père réunissait la femme, les enfants, les domestiques ; on priait, et l’on écoutait une lecture pieuse. Au temps des guerres iroquoises, notamment aux Trois-Rivières, presque toutes les maisons s’étaient transformées en oratoires où des lampes brûlaient, ardentes comme les cœurs et les prières de ces braves gens. L’habitude s’est conservée de faire tous les soirs ce qu’ils appellent la grand’prière, c’est-à-dire la prière du livre de messe, suivie invariablement de la récitation du chapelet. Les mêmes pratiques sont observées par les garnisons des forts, au fort Saint-Frédéric, par exemple, commandé par M. de Lusignan, un Canadien, où la prière, ainsi que le rapporte Kalm, se fait en commun, matin et soir.

L’esprit chrétien de la famille s’exerce là surtout où il doit s’exercer, dans l’éducation des enfants. Mgr de Saint-Vallier a noté que les pères et les mères remplissent à l’égard de leurs enfants et de leurs valets, l’office du prêtre. Avec quelles mains pieuses nos aïeules façonnaient l’âme de leurs garçons et de leurs filles, dans quelle délicate pudeur elles les faisaient grandir, nous le savons par les nombreux témoignages d’honneur rendus aux mères élevées par les religieuses de ces vieux temps, et nous le savons encore par l’esprit qui règne toujours dans les familles où les traditions anciennes se sont conservées. Là nous retrouvons les mots bénis et pieux qui, les premiers, étaient mis sur les lèvres des enfants ; nous apprenons les procédés naïfs par lesquels on retenait les tout-petits dans le devoir ; comme il était facile, par exemple, de faire pleurer le petit Jésus, facile aussi de perdre ses étrennes qu’alors n’apportait pas encore un vieux

bouffon allemand ; nous savons de même comme il était grave de prononcer certains mots que les hommes chassaient de leurs lèvres, trop bien élevés, Dieu merci, pour se permettre cette laideur très contemporaine et très vulgaire du sacre et du juron. Là toujours, dans ces familles, nous entendons comme autrefois les premières leçons du catéchisme, les premières formules des prières enseignées par les lèvres maternelles ; et là enfin ont été gardées et pieusement transmises jusqu’à nous les saintes et naïves ballades emportées de France par nos premières aïeules :

« C’est la poulette grise
« Qu’à pondu dans l’Église…
« La Sainte Vierge part en chantant
« Avec ses beaux cheveux pendants…

Oui, la société familiale canadienne remplit noblement ses deux fins principales qui sont de faire des enfants et de les bien élever.

D’autres documents vénérables nous attestent la piété familiale de jadis : je veux parler des testaments des anciens. Les vieux n’ont point laissé de livres d’heures. Il est rare qu’ils sont partis sans laisser à leurs descendants une gerbe de conseils où se retrouve la grandeur émouvante des adieux des patriarches. « Nous avons parcouru des centaines et des centaines de testaments, écrit l’historien de la Seigneurie de Lauzon, où le notaire, grave et solennel, déclare d’abord qu’il a trouvé le testateur « sain d’esprit, mémoire et entendement, allant et venant à ses affaires ». Puis le testateur dicte lui-même ses dernières volontés : « Connaissant, dit-il, qu’il n’y a rien de plus certain que la mort ni de plus incertain que son heure, il ne veut point en être prévenu sans faire son testament ».

« Comme chrétien, catholique, apostolique et romain, je recommande mon âme à Dieu le Père tout-puissant, le suppliant par les mérites et la passion et la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par l’intercession de la glorieuse Vierge Marie, de mon saint patron et de tous les autres saints et saintes, que lorsqu’elle se séparera de mon corps, vouloir la placer au nombre des bienheureux dans le Royaume céleste »… « Ce n’est qu’après cela, continue Edmond Roy, que le testateur, tournant sa pensée vers les choses terrestres, dictait et nommait au notaire la personne qui devait lui succéder ».

Parmi les documents de cette piété antique il faut relire les Adieux du Grand-Père Boucher, ce vétéran de la Nouvelle-France, dont la vie couvre presque toute la période du régime français. Arrivé ici à treize ans, en 1634, il meurt le 19 avril 1717 à quatre-vingt-dix-sept ans. Avant de s’en aller, Grand-Père Boucher écrit pour toute sa descendance ses dernières volontés. Il donne son âme à Dieu, son corps à la terre ; ensuite il multiplie les conseils à sa femme et à chacun de ses enfants. Ces conseils sont des plus élevés, conseils d’union, de désintéressement, de probité, de fidélité à Dieu. Et j’y cueille entre autres ce passage qui serait aujourd’hui encore d’une si vivante actualité : « Il faut faire ce que l’on peut pour amasser (du bien), ne négliger aucune occasion, mais que ce soit toujours sans préjudice de notre conscience et de notre honneur. Plutôt vivre pauvre, plutôt mourir que de rien faire contre l’ordre de Dieu ».

Les Adieux du Grand-Père Boucher ont été conservés pieusement par sa nombreuse descendance. Une coutume touchante voulait encore, il n’y a pas bien des années, que ce document vénérable fût lu en entier, annuellement, en famille et à genoux.

Servez le Seigneur dans la joie! Psaume 99

Serve ye the Lord with Gladness! Psalm 99